14 mai 2012

Suite à la sortie d’un album éponyme salué dans ces colonnes, le groupe Wared d’Edouard Bineau avait délivré de très belles prestations sur scène, avec une présence accrue de Sébastien Texier. La complémentarité du saxophoniste alto avec Daniel Erdmann éclatait au grand jour, donnant à chacun l’espoir de retrouver au plus vite cette formation soudée et dynamique.

On n’aura pas eu à attendre trop longtemps pour réécouter ce qu’il convient désormais d’appeler un quintet, puisque le pianiste, qui a visiblement trouvé avec cette formation un terrain de jeu favorable à l’épanouissement de son style caractéristique, nous offre un Sex Toy qui s’inscrit dans la lignée de Wared, à savoir un jazz accessible et positif, mâtiné de groove et qui va puiser ses racines dans le blues, la soul ou le gospel. La musique d’Edouard Bineau n’a pourtant rien de la bande-son d’une Amérique rêvée. Le pianiste aime visiblement les musiques qui ont une âme, et la sienne est enrichie par ces affinités bleutées tout en conservant son identité, ce qui ne l’empêche pas de lorgner vers d’autres horizons, notamment la syncope jamaïcaine (« Chat ensemble », petit soleil à lui seul).

Un rapide regard dans le rétroviseur fournit un élément-clé de la réussite de cet album. Bineau a enregistré deux disques en trio (dont un avec Gildas Boclé et Arnaud Lechantre), un en duo avec Sébastien Texier, puis Wared, avec la formation actuelle. Il convient de louer ici la volonté de construire sur la durée, de façonner un langage commun. Le groupe s’entend, s’amuse. La section rythmique soutient énergiquement un discours collectif finement agencé au sein duquel le piano joue un rôle central. Si ses solos sont toujours de bon goût, c’est avant tout en tant qu’architecte du son que Bineau s’impose. Ses trames dansantes, rayonnantes et chaloupées sont d’une étonnante consistance. La contrebasse souple de Boclé et la batterie énergique de Lechantre les mettent en valeur, le trio déroulant ainsi un tapis confortable sous les thèmes et chorus des deux saxophonistes, dont les approches différentes se complètent. Là où Erdmann explore patiemment son propre univers, tournant et retournant une phrase jusqu’à s’en échapper pour libérer ses torrents de notes, Texier exploite la dramaturgie de son jeu, avec la facilité mélodique et la sensibilité auxquelles il nous a habitués. Lorsque le ténor ronronne et multiplie les accents étirés, l’alto privilégie la brillance. Quand le soprano fait éclater ses phrases en myriades d’étincelles, la clarinette vous caresse de sa sonorité boisée. Parfois les deux soufflants s’adonnent à l’exercice du solo conjugué, sans que la lisibilité en ressorte amoindrie. Les jeux se mêlent, s’emmêlent, se soulignent l’un l’autre et offrent au passage de délicieux moments lyriques et spontanés.

À ces qualités d’interprétation s’ajoute une écriture soignée. Le pianiste a fait le choix d’inclure une composition de Gildas Boclé (« New Ed ») et une autre de Daniel Erdmann (qui excelle sur ce « Centrifugation », sorte de bop lunaire et alangui), ainsi que deux reprises, « Lorelei Sebasto Cha » d’Hubert-Félix Thiéfaine, et « Mourir pour des idées » ; il orne ce titre de Brassens d’un chorus d’harmonica qui se dépose sur un motif de piano entêtant. Le reste, clair et audacieux, est de sa plume, et les surprises sont belles. Sur le bien nommé « No Way Back », la musique ne cesse d’aller de l’avant, d’évoluer, telle une pierre précieuse que le minutieux travail de sculpture des cinq musiciens transforme en bijou. « Frédérique » démarre par une séquence dont la gravité s’étend sur trois minutes avant qu’un thème lumineux ne le fasse basculer dans un optimisme chaleureux tandis que « Carrousel » vous enivre à la manière d’un manège, et vous renvoie à vos émois juvéniles, lorsqu’un grisant tournis vous donnait du monde une image de fête qu’aucun événement ne pouvait perturber...

Olivier Acosta

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